Pouvez-vous nous présenter le Bureau des Souhaits et Ève, l’une de ses employées ?
C’est une entreprise comme les autres… Enfin presque. Chez Aracon, la machine à café carbure aux potins, les réunions sont interminables et personne ne sait jamais pourquoi il est là. Sauf qu’ici on ne vend pas des logiciels : on réalise des Souhaits ! Chaque étage a sa mission : les vœux murmurés à la fontaine de Trevi ou à Jérusalem, ceux glissés sous une pluie d’étoiles filantes et ceux soufflés sur une bougie d’anniversaire. Tous sont analysés, classés, réalisables ou interdits, débattus en salle de réunion.
Ève, mon héroïne, travaille chez Aracon depuis six mois. Ex-DJette, elle a raccroché ses platines après un drame et est totalement résignée. Elle devrait brûler du désir de se reconstruire, mais non. Elle est figée. La culpabilité l’empêche d’avancer. Elle ne souhaite plus rien pour elle-même, si ce n’est exaucer les souhaits des autres.
Vous avez créé trois personnages aux parcours différents : Gilles, Valentin et Prudence. D’où vient cette idée ?
Pour Gilles, j’avais depuis longtemps envie d’écrire sur un personnage agriculteur parce que je me définis comme une fille de la campagne. Les bus bloqués par un tracteur, une vache qui s’échappe, les après-midi passés à se cacher dans les champs, les épis de maïs qui touchent le ciel… Ce sont mes souvenirs d’enfance. Et avec la situation actuelle en France, il me semblait important de parler des difficultés et des souffrances de nos agriculteurs.
Pour Valentin, on a beaucoup discuté avec Renaud Leblond, mon éditeur, car son profil n’était pas encore bien défini. En observant tous ces jeunes qui se lancent des défis dangereux sur TikTok, le sujet a fini par s’imposer. Je trouvais vraiment intéressant d’écrire sur des ados, et encore plus sur des ados qui vivent leur premier amour. J’ai adoré ça, c’était très doux.
Quant à Prudence, elle trottait dans ma tête depuis un moment. Je voulais aborder le burn-out à contrepied, sans jamais minimiser la charge mentale ou la dépression post-partum chez les femmes, mais en rappelant que ce sujet touche aussi les hommes, souvent de manière méconnue. Environ 8 % à 10 % des pères en France sont concernés, soit un père sur dix, ce qui n’est pas rien.
Prudence est-elle le personnage qui vous ressemble le plus ?
Oh oui. . . Et je ne l’ai pas appelée Prudence par hasard ! Le monde du journalisme et de la télé auquel elle appartient, je le connais bien. Mais c’est surtout cette peur de tout, viscérale, qui nous lie, Prudence et moi. Je peux rester une heure sur un quai de gare à laisser passer les trains si je vois des profils louches à l’intérieur. La première chose que je fais en arrivant quelque part ? Repérer les issues de secours. À la crèche ? Casier judiciaire pour tout le monde, s’il vous plaît (je plaisante… enfin, pas vraiment…). Dans mon groupe d’amis, je suis LA « maman psycho » : désinfection des surfaces, couches de sécurité, deux pansements « au cas où ». Prudence, quoi.
Résilience, rebond, espoir : votre roman est très lumineux malgré les épreuves…
C’est ma philosophie de vie. Les épreuves qui jalonnent nos routes, aussi dures soient-elles, sont aussi des passages. Elles ne sont jamais là par hasard. Rien n’est accidentel. Les épreuves nous conduisent à des carrefours. Sur le moment, on ne voit que la difficulté, la douleur indicible, mais ensuite vient le choix, la redirection, le sens… Je pense sincèrement que c’est là que la transformation se joue.
Vos personnages sont très incarnés. Comment les travaillez-vous ?
Au début, tout est ultra-brouillon. Mes personnages évoluent avec l’histoire, mes rêves, mes lectures et mes réflexions. On grandit ensemble, et je reste connectée à eux en permanence. Pour écrire les dialogues, je joue la comédie à voix haute. D’ailleurs, les gens pensent souvent que je parle toute seule, mais en réalité, je répète mon texte !
Ensuite viennent les recherches, les échanges. . . J’ai rencontré des agriculteurs, des ados ou encore Hakim Harezki, le médaillé d’or de cécifoot, qui m’a donné de précieux détails sur le quotidien d’un malvoyant. J’aime que mes personnages soient le plus juste possible, rien n’est laissé au hasard.
Des lectures ou œuvres vous ont-elles accompagnée ?
La plupart de mes séances d’écriture se font en écoutant du piano : je suis une grande fan de Hans Zimmer. Côté lecture, cette année a été particulièrement poétique : Louis Aragon, Paul Éluard et presque tous les livres de Christian Bobin, un vrai bonheur. La poésie m’a habitée comme jamais. Sinon, j’ai lu Rapatriement d’Ève Guerra (j’ai adoré) mais aussi La Tresse de Laetitia Colombani, qui parle justement de destins croisés. C’était chouette de découvrir ces livres en parallèle de ce travail d’écriture.
Le prochain roman est-il déjà en gestation ?
J’ai toujours la même routine… L’été et l’automne, je réfléchis, je note, je pose les fondations de ma nouvelle histoire. Et de février à août, je me lance dans l’écriture.
Donc oui, en ce moment, je suis en plein chantier pour le prochain roman. Je me suis encore embarquée dans un joyeux foutoir, une histoire folle, un brin dystopique, centrée sur une famille, avec une dimension onirique… L’émulsion commence à se créer. Avec un peu de chance (et beaucoup de cafés), j’espère avoir terminé pour la fin de l’été !